Lettre à mon plus jeune spectateur

Mon ami,


Avant que je ne parte quelques jours pour mettre nécessairement mon esprit au repos, il faut que je t’écrive. Comme une évidente urgence. Sans doute parce que le temps qui passe m’empêche d’aller à ta rencontre, à cause de cette foutue épidémie. Je crains que nous ne nous retrouvions pas avant longtemps. L’attente du jour d’après, et l’espoir d’un vaccin, ne me rassurent pas. Cela ne me donne même pas rendez-vous. Or je sais que tu grandis vite. Et il est possible que tu ne me reconnaisses bientôt plus. Si mes mots arrivaient trop tard, je le regretterais.


C’est peut-être lâcheté que d’user de l’écriture épistolaire, de celle qui ne parvient pas à ta génération, laquelle ne sait trop comment répondre à cet usage ancien. Pardonne-moi cette étrangeté, mais elle me constitue. Et tout comme je m’adresse à toi, c’est naturellement aussi à l’enfant que j’ai été que j’écris ces mots. Or celui-là ne connaît pas les conversations numériques instantanées.


Je suis comédien, au théâtre uniquement. C’est un endroit fabuleux. Depuis mars dernier, mon existence entière a changé, car les temps de distanciation nous imposent de ne plus assembler de spectateurs dans une salle. Nos lieux clos sont devenus « super-contaminants » disent-ils. La chose est inédite et anormale, je traverse une des plus grandes blessures de mon existence, pour tout t’avouer.


À mes nuits violentées, je perçois la profondeur de cette plaie à vif. Tu vas vite me comprendre, j’en suis certain. Si dans ton sommeil tu es sujet aux cauchemars par exemple, alors nous sommes quittes. D’abord je m’endors tranquillement, assez tard. Puis un univers anormal s’invite en rêve. Tout y est déréglé. Les gens sont apeurés, ils n’ont plus d’humanité. Ils vont jusqu’à m’enfermer dans une boîte parfois. Cela me réveille en sursaut et j’ai le souffle très court. L’insomnie démarre alors. Puis je visualise dans ma cage thoracique, à mi-chemin entre les vertèbres et le sternum, une abstraite pompe automatique qui diffuse, par spasmes, des bouffées de tristesse. Cela passe dans le milieu de ma colonne et va jusqu’au sommet de mon crâne. Par dizaines, la pompe envoie ces fluides de désarroi, jusqu’à ce que je me rendorme.


Sais-tu, si je te parle de ma peine c’est parce qu’elle te concerne. Toujours elle se nourrit de ton souvenir. Tu m’obsèdes.


Déjà, j’étais meurtri de longue date de t’accueillir sur un espace abîmé. Cela m’insupporte que ma génération n’ait plus à te proposer que le divertissement artificiel et onéreux, comme supplétif à un paysage que nos pères ont asphyxié et déchiré. As-tu seulement encore la capacité de ressentir combien le bec jaune du merle noir qui sautille dans l’herbe verte est déjà « de la peinture » ? Comme disait le petit garçon de Jules Renard. Et combien ce tableau est supérieur émotionnellement à tous les filtres Instagram ? Peux-tu encore regarder un coquelicot dans un champs de blé, ou un coucher de soleil argenté, en te rappelant que la beauté ne s’achète pas ?


Déjà, j’avais le cœur en vrac de penser qu’au printemps dernier tu avais été privé de l’école. Non, ce n’était pas des vacances, comme tu l’as cru. Ce n’était nullement merveilleux dans les faits. Ces fabuleux mois arrachés, tu peux me croire, étaient ceux de ta disponibilité pour apprendre, et de ton insouciance pour rêver. Écolier est une des plus beaux âges de la vie. Le moindre jour perdu de la vraie enfance m’est insupportable. Je mesure égoïstement ma chance, car la mienne fut parfaite. Quand je pense à ce printemps que tu viens de traverser, j’ai mal au ventre.


Et voici que maintenant, je me désespère aussi pour ton émerveillement. Combien de fois me l’as-tu exprimé pourtant, en venant au théâtre. J’ai souvent perçu dans ton œil, tandis que je jouais et que tu devenais spectateur, ce déclic qui te faisait comprendre que la vie pouvait être une aventure extraordinaire, heureuse, désintéressée. Je dois te l’avouer, cette entrée dans la joie que tu éprouvais me faisait sortir de mon rôle. Pas très professionnel, me diras-tu. Tant pis, c’était trop bien.


Je ne voudrais pas que cette pandémie, qui a pris place sur notre belle Terre, ait fermé à jamais la porte des merveilles. Tous ces conseils scientifiques n’aborderont jamais l’irrationnel moment de l’enchantement, qui est une mise au monde. Les économistes n’ont que faire que tu vives vraiment, pourvu que tu consommes.


Depuis la mi-mai, nous nous battons pour rouvrir notre théâtre, quitte à être les derniers mohicans de nos croyances et nos espoirs. Quitte à nous tromper, et à pédaler dans le vent. Notre ambition a toujours souffert du désintérêt, et j’ai su user de ce mépris pour me mettre à l’écart et agir tranquillement.


Je crois farouchement à mon projet pour deux raisons simples et personnelles. Je te les raconte.


Je suis entré dans un cirque à l’âge de trois ans, et pendant le spectacle, mon esprit et mon cœur se sont accordés dans un grand battement prodigieux. C’était physique, fort, décisif. Cela a constitué mon bonheur, celui-là qui légitime la vie, n’est-ce pas ? Ça ne m’a jamais quitté, au point que je retournerai demain au cirque (il vient de s’en installer un dans le village d’à côté), car je sais que sous la bâche du chapiteau, l’émotion ne me fera pas défaut.


Plus tard, à quinze ans j’ai franchi la porte d’un théâtre en bois, et je fus émerveillé par le craquement des planches, l’odeur de la poussière et l’animisme des acteurs. Toutes ces sensations sont ancrées en moi, elles sont constitutives, tu comprends ? J’aimerais tellement qu’elles te viennent aussi.


Or, j’ai si peur que cela ne puisse plus se faire avant longtemps. Si nous savions nous tenir à l’écart de nos dirigeants, nous autres artisans du théâtre, et faire de leur mépris notre force, je suis en ce moment abasourdi par l’interdiction d’exercer qu’ils nous opposent. Voici plus de deux de mois qu’ils nous étouffent sous la crise sanitaire. Ils nous laissent croire que nous allons pouvoir ouvrir de nouveau notre gradin. C’est une torture mentale, puisqu’un jour ils nous donnent raison, le lendemain ils renoncent déjà, puis ne répondent plus à rien. Ce schéma devenu répétitif est un supplice.


En septembre prochain, ce devrait être la rentrée des salles de spectacle, pourtant nous ignorons tout. Et puis, ceux qui décident sont désormais en congés. Vive les grandes vacances ! L’art comme survie mentale est moins important pour notre ministre de la culture que sa piperade au Pays Basque.


Covid-XIX n’est pas un épisode. C’est une rupture, et il nous appartient d’inventer la suite.


Force est de constater que je perds la bataille pour l’heure. Il y onze années que je suis engagé, je me sens un peu comme Stefan Zweig qui voit ses idéaux reculer, et l’humanité s’enfoncer dans la gueule du loup. Lui a cru que le nazisme allait durer mille ans, il s’est trompé. Quant au grand capitalisme que j’exècre, tout aussi mortifère, la Nature se chargera du problème encore plus vite sans doute. Comme Zweig, la dépression s’empare de moi car le temps passe, et je crains les dégâts collectifs. Or pour la vie heureuse, il n’y a pas un jour à perdre. Et chaque heure abandonnée me laisse présager un désastre.


Ces jours-ci, remarques-tu comme tout est anormal ? Même économiquement. J’habite sur la côte Picarde. Le tourisme de masse en bord de mer ferait presque oublier que dans l’arrière-pays, tout va mal, et que des vies sont à terre. Ces gouvernants ont dopé le tourisme pour deux mois, prenant tous les risques possibles avec notre santé. Ils ont repoussé à l’automne l’explosion sociale inévitable. Comment veux-tu, avec de si basses intentions, que ton émerveillement pour lequel je me bats, puisse les intéresser. Elle est étrange cette exaltation de la consommation estivale, non ? On vit à toute vitesse et on achète à toute allure. Pourvu que l’on puisse passer à la caisse, avant que le pire n’advienne.


Le pire, ce n’est pas l’épidémie, entendons-nous, c’est l’effondrement d’un système. Le déni ne sert à rien. Cet été d’avant le déluge, c’est un peu comme le dernier Noël de la grand-mère dont on sait qu’elle ne passera pas la fin de l’année, et à qui l’hôpital a laissé quelques heures pour un ultime réveillon glauque. On fait semblant, on en profite : tout est artificiel car ça sent la mort imminente, c’en est gênant.


Je m’égare.


Retrouverai-je ma joie, ma confiance et mon énergie pour te conduire à nouveau vers l’émerveillement ? Vois-tu, c’est une des rares choses qui m’intéresse dans la vie. Cela reviendra je pense. À condition que nous ne soyons pas empêchés trop longtemps, et que leur supplice s’arrête. Pour lors, je vais me mettre quelques jours au repos. Mes batteries sont à vide, même pour la réflexion.


Je reste profondément optimiste, car j’aime le matin. Et à chacun de mes réveils, comme l’écrit Colette, le monde m’est nouveau. Je te quitte. Il faut que sans attendre je prenne le large, afin que, reposé, jaillisse à nouveau cette éclosion enchanteresse.


En attendant nos retrouvailles, tu peux entreprendre la conversation avec les fleurs et les bêtes, je te promets qu’elles te répondront.


Yann Palheire



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