2 ou 3 acteurs et un tréteau suffisent à représenter l’univers

Par Mélanie Guitton



Bonjour Willy et Yann ! Dites-nous, la Troupe Solilès, c’est qui ? Depuis quand elle existe ? Pourquoi ce nom ?

La Troupe Solilès a été créée en 2009. Le premier spectacle a eu lieu en 2010. Nous sommes à sa fondation et la troupe regroupe aujourd'huin une dizaine d’artistes à l’année, ainsi que des techniciens, costumières, et personnes à l’administration. On a un objectif : permettre à la ruralité d’avoir accès à du théâtre professionnel, en montant notamment des grandes œuvres du répertoire. Nous sommes d'anciens élèves de Pierre Debauche. Ce metteur en scène nous a conduit sur l’ultime étape de la décentralisation théâtrale, vers les villages, quand nous étions à ses côtés. Nous sommes donc dans une filiation, dans l’héritage d’une histoire. Pierre était lui-même comédien chez Vilar, qui était comédien chez Dullin, qui était comédien chez Jacques Copeau. Or Copeau - après Molière - fut l’un des premiers à quitter Paris pour aller en Bourgogne y mener une étape de décentralisation dans les années 1920. Avec notre pratique, on marque donc un acte nouveau de cette famille théâtrale. Concernant le nom de la troupe, un jour un spectateur nous a dit que c’était l’anagramme de “soleils” et ça nous va très bien. On y voit aussi un “cousinage” au Théâtre du Soleil de Mnouchkine. Notre structure se revendique également de la lignée de Copeau dans sa forme : comme lui, nous avons choisi la voie de la troupe tandis que, depuis les années 1980, les compagnies - calquées sur le modèle de l'entrerprise moderne, flexible, en lien avec l'économie de marché - se sont imposées. Nous, on reste attachés au groupe, à l'artisanat, à un noyau très fixe d'artistes et techniciens (costumiers, éclairagistes)... Pour donner un exemple évocateur, on ne recrute pas des acteurs de l'extérieur en fonction des rôles à honorer dans une distribution, non, on choisit les oeuvres selon les membres de notre équipe. Cela se pratique de moins en moins en vérité. Cet usage d'un acteur en fonction de son emploi est aujourd'hui décrié, mais Molière lui-même y avait recours. Cela nous sied en tous les cas, parce que cela offre un progrès possible.


Jacques Copeau parle de l'idée de "vieillir ensemble sur le plateau" pour faire un bon théâtre : ce principe nous va bien.

Votre compagnie artistique se trouve dans le Département de la Somme. Pour vous, qu’est-ce qui fait de la Somme une Vallée Idéale ?

Ce qui est beau dans la Vallée de la Somme c’est de passer dans différents paysages, de l’est à l’ouest du territoire. À l’est, il y a un territoire très rural et marqué à jamais par l’histoire de 14-18. On est face à un paysage remodelé, refaçonné par la guerre (impacts d’obus, présence des tranchées...) Amiens aussi a été marquée par la guerre et elle est riche d’un patrimoine incroyable. D’ailleurs La Grange, le second de Molière est natif d’Amiens. Dès qu’on quitte Amiens, on arrive sur un territoire qui correspond davantage au littoral et aux marais salins. Nous vivons dans la Baie de Somme. Ce qui nous touche avec celle-ci, c’est la communion avec la nature, avec la force des éléments. Il y a une diversité ornithologique impressionnante. Quand il y a une tempête en Baie de Somme, c'est magnifique. Les peintres ont beaucoup mis en peinture ces ciels. C’est très inspirant artistiquement de vivre en Baie de Somme. Enfin, pour nous, en tant qu’“animateur de théâtre”, c’est un territoire idéal dans le sens où la vie théâtrale dans la Somme est assez “jeune”. On est encore dans une position de pionnier. La vallée serait donc idéale car assez peu connue, encore préservée, ça l’ensauvage !


Cet été vous allez partir sur les chemins du GR800*. Vous dites renouer avec le théâtre de tréteaux, pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit et comment cela résonne artistiquement aujourd’hui ?

Le théâtre de tréteaux pour nous, c’est d'abord monter un plateau dans un endroit où il n’y a rien. Ensuite, toute la volonté de la Troupe Solilès repose sur le choix de mettre en avant le jeu d’acteur, et l'art du tréteau va dans ce sens. Actuellement nous répétons “Don Quichotte” de Cervantes. Et Cervantès disait que “2 ou 3 acteurs et un tréteau suffisent à représenter l’univers”. De quoi travailler toute une vie, non ? C’est ce vers quoi l’on tend. Le minimalisme d’un tréteau et le jeu d'acteurs doivent nous conduire à raconter le monde. C’est une vraie démarche de la troupe d’être dans ce minimalisme : un objet sur la scène symbolise beaucoup de choses.


Et puis nous sommes animistes : chaque accessoire sur le plateau ayant une âme, on se sent vite portés par des forces irationnelles, avec simplement une vieille chaise ou un joli verre.

Sans en faire un dogme, la “sobriété heureuse” de Rhabi, c'est notre quatidien dans l'acte créateur. Nous faisons fi des grands décors, des énormes productions, allons partout planter notre tréteau, à la rencontre des gens, parfois les plus isolés. Le minimalisme est une contrainte assumée. Il ne s’agit pas d’arriver avec une espèce de supériorité, d’effrayer les territoires. Cependant on s’attache aux beaux objets, s’il y a un meuble il faut qu’il soit magnifique, inspirant. Pierre Debauche disait “Mon souci c’est la vie quotidienne des gens, c’est la question qui est dans la salle, c’est ça la politique, la fabrique d’images j’en ai rien à cirer, faire un art qui ne soit pas basé sur un art de l’acteur, ça ne m’intéresse pas.” On a complètement hérité de ça.


Vous allez jouer “Le Médecin volant” de Molière, pourquoi avoir choisi cette pièce en particulier ?

D'abord, on portait la volonté de proposer un spectacle dans les villages, d’une durée d'une heure, qui soit le plus familial possible.

Molière est un compagnon de longue date de notre troupe.

"Le médecin malgré lui" était notre deuxième création dès 2010. La troupe venait de naître, on l’a joué dans 40 villages dans la foulée. Tout le monde nous regardait comme des OVNI, la "profession" surtout. Partout où on allait, les salles étaient pleines. Les gens nous parlent encore de cette tournée aujourd’hui. Molière est un auteur qu’on connaît très bien, qu’on maîtrise. Depuis nous avons joué aussi "Tartuffe" et "George Dandin". On revient à une farce car toute l’essence du théâtre est dans cette écriture. Tous les ressorts sont absolument propices à la communion des gens, dans le rire naturellement. En première lecture, la pièce nous a fait rire. Et puisque ça nous a fait rire, nous espérons faire rire aussi les gens, autant qu’on a ri. Molière est un auteur qui fédère. Il appartient à l’imaginaire et à la mémoire collective, c’est un ami pour tout le monde, même pour celui qui n’a jamais lu Molière. Il dégage cette bienveillance, il ne prend personne de haut. Et c’est aussi un ami pour les comédiens car c’est un comédien qui écrivait. Il avait un sens très aigu du rythme, du jeu. C’est un texte écrit pour les acteurs. On a besoin de ça.


Juin 2022

* "Molière à la source" Itinérance d'acteurs soutenue par le Conseil Départemental de la Somme

Éléments du tréteau du "Médecin Volant" démonté en juin 2022.

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