samedi 18 avril 2020

En nous privant de nos tréteaux, de notre pratique régulière du théâtre, de notre équipe et de la communion avec le public, l’épreuve que nous traversons nous a plongés subitement dans un grand vertige. Nous, artisans des mots et des émotions partagées, avons été – comme beaucoup – stupéfaits par notre isolement, notre immobilité et notre soufflé coupé. L’effroi nous a saisi, et le langage comme refuge n’a plus suffi. Depuis plusieurs semaines, nous n’avons d’autres choix que d’accueillir le silence pour combattre notre anxiété, et de convoquer la réflexion quand nos esprits sont rassurés.

Mais, à vrai dire, nous ne travaillons pas, nous ne sommes pas « à l’ouvrage », comme on peut l’entendre en temps normaux. Nous ne répétons pas, nous n’écrivons pas. Nombreux croient en notre capacité – dans ces temps difficiles – à rester des créateurs menant une introspection productive. Hélas, nous vous l’avouons, nous sommes bien incapables, à cette heure, de fabriquer les pièces de demain et d’assembler les mots qui supporteront cette épreuve. Comme beaucoup d’amis artistes, sidérés, nous n’avons pu aligner deux lignes. Et même le temps retrouvé n’a pas été un cadeau du ciel pour préparer l’œuvre prochaine.

En premier lieu, nous avons observé et appris à aimer ce silence. Nous avons eu aussi à nous protéger – et nous nous protégeons encore – du déni qui nous entoure : qui peut croire, qu’à plus ou moins long terme, les choses repartiront comme avant ? N’allez pas imaginer par ces mots que nous aurions facilement intégré la grande famille des prédicateurs du « monde d’après », non, simplement nous avons reçu et apprivoisé ce qui nous apparaît être une rupture. La tâche qui consiste à vivre de l’intérieur cette métamorphose est suffisante pour ne pas en plus se croire devin. Toutefois, si éprouver volontairement cette rupture est fatiguant naturellement, cela l’est moins que d’observer, hagards, ceux qui s’impatientent de repartir sur leurs rails. Ils nous inquiètent, mais pas tant que les soignants, pour qui nous avons une admiration sans limite.

Quel rôle jouerons-nous donc, quand la bataille sanitaire sera gagnée ? Si nous ignorons à cet instant quand nos théâtres ouvriront de nouveau, nous avons au moins le sentiment que nous devrons le faire à d’autres fins que celles qui nous animaient il y a quelques semaines encore. Nous avons l’idée de proposer quelque chose d’autre, contribuant à la reconstruction de notre humanité. Voici ce à quoi nous songeons, humblement, avec pour prétention de n’oublier personne.

Et si nous assumions, demain, la tâche de préparer une relève ? Conscients qu’elle sera moins violente, et beaucoup moins courageuse que l’effort de celles et ceux qui se battent aujourd’hui. Non pas la relève des soins et de l’alimentation, qui est la plus vitale : nous ne serons jamais à la hauteur de ces femmes et hommes remarquables. Mais la relève qui permettra à ces héros du quotidien d’être accueillis comme il se doit, après l’effort, par des temps plus heureux. Nous qui restons sur le banc de touche, impuissants dans l’effort, ne pourrions-nous pas leur offrir une grande fête comme récompense ? C’est à leur attention que nous avons décidé, dans les jours qui viennent, de préparer la joie.

Avec les outils du théâtre, qui sont ceux que nous connaissons le mieux et que nous aimons, nous souhaitons inventer la joie nouvelle, et nous mettre à l’œuvre dès à présent. Nous savons, par son histoire comme par son rôle, que l’art de jouer a tous les atouts pour constituer demain cette grande fête populaire qui réconfortera les âmes.

Et puisque tout est à terre, l’heure est venue de juger – avec bonté – nos anciennes pratiques, afin de permettre à ce nouveau projet d’éclore. Par la fenêtre de nos spectacles, à qui, et comment, nous adressions-nous vraiment jusqu’alors ? C’est seulement forts de cette réponse que nous pourrons inventer ensuite des procédés – entièrement neufs – pour hâter cette grande communion populaire autour de Molière, Shakespeare et Tchekhov, que nous souhaitons ardemment. Cette joie universelle, insufflée par les poètes d’abord, puis par les acteurs, ne pourra pas simplement s’inspirer de ceux qui ont fait vivre cette tradition par le passé, quelques fois glorieusement même. Pour le peuple nouveau, il faut des usages inédits, des pratiques encore inconnues. En somme, pour tous ceux qui constituent cette force populaire – exemplaire dans la solidarité du moment –, et avec eux, nous entendons définir les moyens et objectifs qui nous permettrons d’impulser ce grand souffle.

Puisque le temps de la réflexion sera encore long avant que nous ne remontions en scène, nous pouvons, dès à présent, imaginer les conditions de la joie. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’être des théoriciens. L’heure viendra ensuite de forger la chaîne ouvrière de cette utopie concrète que nous aurons d’abord imaginée, avec l’aide de ceux qui font tenir la chaîne humaine en ces temps difficiles, et l’appui d’artistes généreux.

Quand nous rouvrirons les portes de notre théâtre, nous voulons que le message soit clair : « qui que vous soyez, d’où que vous veniez, quoi que vous sachiez, qui que vous aimiez, quelques soient vos ressources et vos besoins, cette maison est la vôtre, celle de la joie partagée et qui n’exclut pas. » La joie que nous vous devrons.

Yann PALHEIRE

Willy MICHARDIÈRE

Comédiens, metteurs en scène, et fondateurs de La Troupe Solilès

 

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Il est adressé à chacun d'entre vous et sollicite votre attention bienveillante. Il est pour nous la première pierre d'un moment important. Chacun d'entre vous peut prendre sa part à la préparation de cette joie. Nous serons heureux de lire vos contributions et vos idées pour construire demain un théâtre populaire, pour tous, en milieu rural...

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Appel
PRÉPARER LA JOIE
PAR YANN PALHEIRE ET WILLY MICHARDIÈRE