Depuis toujours, les acteurs de notre tradition théâtrale,
ont donné à chacune de leur époque, une œuvre dramatique vivante et ancrée
dans leur temps. En ce sens, nous connaissons notre héritage et la
responsabilité artistique qui nous incombe. Chaque siècle connût sa
révolution dramatique, mais c’est de la ligne du théâtre populaire initiée
par Firmin Gémier dont la Troupe Solilès se sent la plus proche. Sensibles
aux projets de décentralisation théâtrale et à l’envie d’un tréteau nu au
service de l’acteur initiés par Copeau, diffusés par le Cartel, par Vilar et
repris par Pierre Debauche qui fût notre maître, nous avons décidé de
poursuivre cette histoire. Nous ne serons pas des imitateurs, c’est dans
l’innovation que nous poursuivrons cette tradition. L’art dramatique doit
être rénové, les conditions de notre profession également.
La création théâtrale – digne de ce nom - trouvera son sens à nos yeux dans
ce qu’elle a d’artisanal, nous croyons que c’est ce à quoi le vrai public
est sensible. En modifiant notre pensée et en réinventant les outils à son
service, nous pourrons aspirer à composer un théâtre de notre temps. Il faut
accepter pour cela de n’être point attiré par le vedettariat des scènes
privées, par la gloire de la scène publique, et de renoncer enfin à
considérer publiquement son projet artistique comme une entreprise comme une
autre, en quête d’un confort matériel et financier toujours supérieur, sous
peine d’être un poète maudit. Qu’à cela ne tienne, nous ne somme attirés ni
par l’admiration des foules, ni par le carriérisme et encore moins par
obsédés par notre chiffre d’affaire ; cela sera donc aisé pour nos acteurs
qui voient en la condition professionnelle de leur art un tout autre chemin
à prendre. Il nous importe de revenir sur la scène au nom du théâtre comme
art vivant. Nous voulons créer et non inscrire nos travaux dans un plan de
carrière, visant à séduire les programmateurs, directeurs de salles et
autres détenteurs de faux pouvoirs. Cela n’est pas notre priorité, ni notre
métier.
Nous reformerons le public. Les spectateurs sont gourmands et intelligents,
considérons-les alors comme nos principaux partenaires, bien plus importants
et savants que les professionnels de la profession. C’est avec le public que
nous devons travailler et chercher en priorité. Pour cela nous leur
proposerons un partage des grandes œuvres communes, fruits de notre
imaginaire collectif. Et nous chercherons aussi à jouer les auteurs
d’aujourd’hui qui sauront écrire notre époque et les temps à venir.
Pour entreprendre ces travaux nouveaux, nous serons plus que jamais
attentifs au contexte socio-économique dans lequel nous allons bâtir. Il
faut désapprendre les méthodes des cinquante dernières années. Nous ne
sommes pas des représentants qui cherchons à vendre nos produits au
quotidien à des gens qui n’en veulent pas ou qui n’ont pas les moyens de les
acheter. Nous n’irons pas mettre en vitrine sur les grands marchés du
spectacle nos créations, et pourtant au cours de nos longues tournées, les
spectateurs découvriront nos spectacles et nos acteurs vivront de leur
métier. Il est grand temps de concevoir autrement et d’anticiper la chute
inévitable du modèle qui domine.
En artisans, nous allons réinventer.